Interview de Amar Dib !

Amar Dib, aujourd’hui Juge-Médiateur-International, ancien conseiller spécial du Recteur de la Grande Mosquée de Paris, a publié Chronique d’une jeunesse oubliée aux éditions l’Harmattan, et Insoumission – réponse à Michel Houellebecq chez DoMiNo. Il nous fait le plaisir d’une interview ouvrant sur son roman, un peu de politique et une pincée de spiritualité musulmane.

(Dans son roman : Insoumission, Amar Dib relate, avec quelques pointes autobiographiques, la campagne présidentielle d’une candidate musulmane. Prenant le contre-pied de Soumission, roman de Michel Houellebecq, il dessine une campagne électorale difficile permettant de dépeindre l’islam des lumières qu’il conçoit.)

Amar Dib, vous démarrez votre roman sous un angle psychologique prononcé. Le personnage principal, Yanis, se confronte avec son ami Ramzi durant toute leur relation estudiantine, magnétique et concurrentielle. Pensez-vous que la personnalité et les ressorts intimes comptent majoritairement dans le positionnement politique ? La psychologie serait-elle plus influente que la sociologie ?

  • Oui je le pense, car nous fonctionnons tous à partir de nos émotions, de notre ressenti, et cela détermine souvent nos choix ou nos orientations. C’est notamment le cas en amour. On s’intéresse à une femme pour sa beauté, son intelligence, sa délicatesse ou son dévouement, mais jamais ou rarement parce qu’elle a un doctorat en économie. Et donc, je pense que nous sommes constitués de ce que nous livrent nos expériences, nos rencontres, notre histoire, et cela nous détermine davantage dans notre comportement qu’un cursus ou une appartenance sociale.  

Au cours de l’histoire, on assiste au lent tamisage, réfléchi et travaillé, d’une enfance placée sous le sceau de la différence culturelle. Les deux amis Yanis et Ramzi relisent peu à peu leurs parcours, mais en tirent parfois des conclusions divergentes. Cependant, au cours du récit, elles peuvent se rejoindre à certains moments. Témoignez-vous ici de votre propre cheminement ? Comment votre identité politique s’est-elle façonnée, et vos convictions ont-elles évolué avec le temps ?

  • Personnellement, dès mon enfance j’ai très mal vécu les situations de racisme où je me voyais astreint à des représentations qui ne me convenaient pas. J’étais un fils d’immigrés, musulman, au patronyme stigmatisant, qui ne pouvait prétendre à rien d’autre qu’à une condition de sous-citoyen tout juste toléré. La lecture, les livres et le temps m’ont beaucoup fait évoluer là-dessus. C’est ce que j’essaye d’affirmer dans la peau de Yanis, en expliquant que rien n’est figé, et que l’on peut transformer favorablement notre société quelle que soit notre couleur de peau, notre religion ou l’origine sociale. Quant à Ramzi, lui, transforme ses frustrations en une forme de rejet de l’autre, et en cultivant une espèce d’opposition censée le rassurer sur ses origines et le conforter dans ses choix. Ni l’un ni l’autre ne détient la vérité, mais ce qu’il faut retenir c’est que nous sommes condamnés à promouvoir les valeurs d’égalité et de fraternité si nous voulons pouvoir vivre ensemble dans une société qui combat les préjugés et les stéréotypes.  

Lors de la campagne que vous imaginez, la candidate du parti musulman Agnès Leclerc, française convertie, s’emploie à convaincre la population de la capacité des musulmans à parler d’autre chose que de religion. L’intérêt du mouvement est l’émancipation de musulmans souhaitant embrasser pleinement la République. Mais n’est-il pas paradoxal d’afficher ses convictions religieuses en politique tout en refusant d’être assimilé à ces convictions ? Ne serait-il pas plus pertinent pour des musulmans de faire leur chemin dans tout autre parti proche de leurs convictions politiques, et ce autour de sujets comme l’économie, la diplomatie, la cohésion sociale, indépendamment de la religion ?

  • La difficulté, c’est que depuis au moins une vingtaine d’années la classe politico-médiatique française, dans de très nombreux débats, n’a fait qu’astreindre les français issus de l’immigration maghrébine et africaine à leur seule condition de musulman. Sans voir derrière cette appartenance supposée autre chose que des personnes habitées et obnubilées par leur religion. Or, la réalité est bien différente ! L’immense majorité des français musulmans de notre pays a toujours voulu s’impliquer et participer aux affaires de la cité, mais les partis politiques de droite comme de gauche ont veillé à ce que nous ne puissions pas le faire. Il n’était absolument pas question de promouvoir des personnes issues de l’immigration ou de leur faire une place dans ce pays. Cela a conduit à nous laisser penser que ce pays ne voulait pas de nous, ou du moins qu’il ne souhaitait pas nous voir émerger à l’instar de tous les autres citoyens. Et ce, malgré les valeurs proclamées sur les frontons des édifices, malgré la justice et le droit. Alors, oui, par moment nous nous retrouvons dans l’obligation d’affirmer que nous sommes musulmans, comme d’autres assument librement d’être juifs ou chrétiens, et de démontrer que cela ne nous empêche nullement d’être de bons français, qui aimons la littérature, le cinéma, le théâtre, la musique, les produits de notre terroir, etc…  

« Le président, comme quelques autres membres de l’association, peu au fait du fonctionnement des institutions et de la vie politique de notre pays, s’arrogeaient la liberté de reprocher à Agnès sa manière trop libérale de parler de l’islam et d’en faire une religion sans contrainte et sans tabou ».

Vous détaillez ici une problématique complexe à l’intérieur du mouvement politique fictif : l’influence de « barbus » ou militants plus rigides, souhaitant appuyer lors de la campagne sur des revendications religieuses nécessaires à leurs yeux, des aspects théologiques, coraniques, au risque d’entacher le travail d’une nouvelle garde soucieuse de présenter les musulmans comme capables de se battre sur des sujets divers et non uniquement religieux. Si ce risque existe bel et bien à vos yeux, ne faites-vous pas les mêmes constats que l’extrême droite ou Éric Zemmour ? N’observez-vous pas la même frange radicale dans le militantisme politique ?

  • Qu’il existe une radicalité, qu’elle soit religieuse ou politique, qui monte et qui s’exerce en milieu urbain notamment personne ne peut le nier ! Mais plutôt que crier au loup en permanence d’une manière démagogique sans proposer de solutions justes et crédibles ne sert à rien. Au contraire, cela attise les haines et divise davantage les français. Encore une fois, la relégation spatiale et le ghetto ne peuvent pas produire autre chose que de la frustration, de la rancœur, du rejet, et conduire à des comportements extrêmes. La délinquance, la drogue, la prostitution, le radicalisme religieux, l’extrémisme politique… Toutes ces dérives naissent du sentiment d’exclusion, et ne sont pas le fait d’une religion ou d’un dogme, mais plutôt de l’incurie de nos hommes politiques à trouver des réponses sérieuses et efficientes à l’ensemble de ces problématiques.

Et si, justement, la plus grande richesse de l’islam résidait dans sa spiritualité, son aspect purement théologique ? N’est-ce pas justement la perception qu’en a Michel Houellebecq dans Soumission, dessinant, avec ironie et subtilité, une société musulmane plus à même de répondre sur le fond aux crises existentielles occidentales que les occidentaux eux-mêmes ?

  • Je pense au contraire que les musulmans dépeint par Michel Houellebecq sont caricaturaux. Il faut savoir et comprendre qu’avant d’être des musulmans nous sommes des êtres humains, traversés par des aspirations, des joies, des peines, des doutes, et par conséquent que nous pouvons vivre une spiritualité profonde, et une foi équivalente, sans toutefois chercher à transformer la société française dans laquelle nous nous trouvons très bien. Ce que vous évoquez dans votre question c’est davantage une quête de sens, que les français dans leur ensemble entreprennent ou ressentent, et qui ne trouve pas toujours de réponse. Et on s’imagine faussement que pour les musulmans les choses sont beaucoup plus simples parce que dictée par le Coran. Or, il n’en est rien !

Ne serait-il pas plus honnête d’afficher clairement un discours théologique ? Les religions n’ont-elles pas autant de légitimité à produire dans le champ politique une pensée et des outils, à l’instar des philosophes ou des intellectuels ?

  • Je ne crois pas ! La religion doit rester dans le domaine privée et chacun doit pouvoir la pratiquer, comme le prévoit la constitution, mais sans chercher à l’imposer aux autres. Il faut dissocier la pratique religieuse de l’engagement citoyen. Et dans mon livre ce que j’essaye de démontrer c’est que pour le français musulman les choses sont très compliquées. Dans la mesure où on ne nous reconnait pas d’autre condition que celle de musulman. Comment alors s’assumer comme français, citoyen, patriote, si la classe politico-médiatique ne fait que nous astreindre à cette seule condition.   

À l’heure d’une société en pleine mutation :  consommation de masse, réalité augmentée, politique sanitaire, transhumanisme, théorie du genre, l’islam aurait-il quelque chose à répondre, à proposer ?

  • Évidemment ! Mais malheureusement le déficit d’image et de crédit de cette religion est tel qu’il faudra à mon avis des années avant que le commun des français puisse être convaincu que l’islam soit un bienfait pour l’humanité et qu’elle puisse être une religion de référence ou un apport civilisationnel. Pourtant nous aurions tellement de choses à dire sur tous ces sujets….

Par exemple ?

Notamment, que la religion musulmane, quand elle est pratiquée selon les traditions authentiques et dans le cadre d’une lecture du Coran éclairée et intelligente, peut apporter beaucoup à une société comme la nôtre. D’abord, il faut savoir que l’islam préconise comme préalable à toutes pratiques d’être installé dans une grande bienveillance à l’égard de son prochain, d’être totalement imprégné du sentiment de solidarité et d’entraide, et enfin de comprendre que nous sommes tous frères en humanité et que le souffle de Dieu est présent en chaque personne. À partir de là, le musulman qui se prévaut de telles dispositions peut aisément devenir un citoyen français modèle, respectueux des lois du pays d’accueil, solidaire de ses compatriotes, composant avec l’évolution des mœurs sans compromettre sa foi et sans se renier. Sur toutes les questions ayant trait à l’avortement, à la théorie du genre, au transhumanisme ou à la consommation de masse, l’islam s’inscrit dans les dispositions des religions révélées. Il préconise la protection et le respect de la vie, le respect des êtres, des animaux, de la nature, et de la création en général, de bien veiller à ne pas altérer la création ou de la faire évoluer vers un excès qui conduirait l’homme à sa perte. Pour les sociétés de demain, en perpétuelles évolution, l’islam, dont la théorie de l’évolution est évoquée dans le Coran (l’univers sera en perpétuelle évolution jusqu’à la fin des temps), sait que l’homme est naturellement excessif, qu’il est habité par la tentation permanente de vouloir changer les choses, de vouloir poser son empreinte sur les événements, c’est pourquoi les religions, et l’Islam pour ce qui me concerne, doivent être des phares, des garde-fous qui contiennent et encadre par l’éthique et la morale les évolutions ou les nouvelles pratiques. En ce sens, la religion musulmane par son histoire, ses découvertes, sa richesse, par le nombre de ses pratiquants (plus d’un milliard), et au-delà de tous les préjugés qui la stigmatise, peut totalement jouer son rôle d’éclaireur et de phare à l’instar des autres religions. Pour le musulman véritable, la mesure et la tolérance doivent prévaloir sur tout.

La candidate du roman met parfois en doute la véracité des attentats terroristes, en ironisant à propos de « ces terroristes qui perdent systématiquement leur carte d’identité sur les lieux des attentats ». Pensez-vous que ces évènements ont été provoqués ? Instrumentalisés ?

  • Provoqués je ne sais pas. Mais enfin quand un terroriste entrainé, aguerri, surarmé, perd sa carte d’identité sur les lieux de son forfait c’est déjà assez peu crédible, mais quand cela se répète plusieurs fois, on est en droit de s’interroger… Je vous rappelle que la deuxième invasion de l’Irak par les américains s’est faite sur un énorme mensonge assumé, à l’assemblée générale des Nations Unies et devant les représentations diplomatiques de tous les pays du monde! Les armes chimiques qui n’ont jamais existés ! Donc, oui je crois à la manipulation, je crois aux complots, particulièrement quand il s’agit de faire porter le chapeau aux musulmans et de dénigrer leur religion.

Critiquée dans votre fiction, l’islamophobie vous paraît-elle, dans les médias, aussi saillante que dans le livre ? Comment expliqueriez-vous une telle attitude journalistique envers les musulmans ?

  • C’est assez simple ! Aujourd’hui, dénigrer l’islam et les musulmans dans les médias, conduit à faire de l’audience, à faire du chiffre, et Éric Zemmour le sait mieux que personne ! En conséquence, les quelques milliardaires français propriétaires de ces médias financent et favorisent une information anxiogène. Et le  «terrorisme islamique» porté par des sociopathes sans repère lui offre cette possibilité et contribue grandement à enrichir ces individus. D’ailleurs, tous les journalistes qui n’adhèrent pas à cette stratégie de dénigrement systématique disparaissent rapidement des écrans et des ondes de radio.

Au début nuancées, les analyses de vos personnages masculins concernant la délicate relation entre français « de souche » et musulmans semblent peu à peu céder la place au discours d’Agnès Leclerc, accouchant sur ce mot d' »insoumission face au diktat politico-médiatique », visant à faire des musulmans des « parias infréquentables ». Pourquoi ce vocabulaire plus radical sur la fin du livre ?

  • Il fallait caractériser le cheminement d’Agnès qui durant toute la campagne avait été systématiquement et violemment attaqué sur son appartenance à la religion musulmane. Constatant que ni son talent, ni ses idées, ni ses origines bourgeoises n’avaient permis qu’elle soit entendu autrement que comme une musulmane fanatique, endoctrinée, et au service de lobbies intégristes. Ce constat et cette souffrance vécus la conduisent naturellement à penser qu’il ne faut plus subir ce harcèlement stigmatisant et que son combat doit être celui d’obtenir un traitement médiatique juste et libéré des préjugés.  

Éric Zemmour semble se positionner comme candidat à la Présidentielle 2022. Est-ce selon vous un bon moyen de clarifier les choses en développant avec lui un dialogue constructif interrogeant les fondamentaux de la communauté française ? Que pensez-vous de sa proposition demandant aux musulmans de se détacher de l’aspect « juridique » de l’islam ?

  • Il faut reconnaitre à Éric Zemmour qu’il reste un débatteur brillant, étalant sa culture et ses convictions avec beaucoup de talent. Mais je suis tenté de nuancer tout cela, car il a aussi tendance à improviser sur tous les sujets. Jusqu’à faire de l’exégèse de bazar en commentant certains passages du Coran. Sa proposition pourra éventuellement présenter un intérêt lorsqu’il sera en capacité de dire la même de toutes les religions présentent sur notre sol. C’est quand même un peu ridicule cette manière d’apparaitre en généraliste de tout, et de s’improviser un jour économiste, un jour théologien, un jour démographe… Tout cela s’apparente à du calcul politique et ne permet pas un véritable débat de fond sur ce qui nous rapproche, sur ce qui favorise la fraternité, l’égalité, et le vivre ensemble. Parfois, dans certains discours on se demande si la finalité de sa démarche ce n’est pas de jeter les musulmans à la mer ou de réhabilité les camps de concentration pour les y installer? Il y a dans sa personne deux facettes dont l’une me parait particulièrement sombre…  

Interview réalisée par Quentin Dallorme