Interview de Slobodan Despot !

Slobodan Despot est directeur de la revue Antipresse, écrivain (Le miel et Le rayon bleu publiés chez Gallimard) et éditeur (éditions Xenia).
Il nous a fait le plaisir et l’honneur d’une interview dans laquelle vous trouverez de quoi cheminer.
Nous le remercions, pour son ironie – un rien taquine – pour la culture qu’il prend plaisir à nous partager, bien sûr pour sa finesse d’analyse et enfin, surtout, pour sa  gentillesse, un terme ici non galvaudé que nous tenons en très haute estime. Qualité rare et bienfaisante. Disons le franchement : une personne d’exception. Merci Slobodan.

Comme la lecture est un penchant visiblement commun, nous pouvons commencer par vos livres. Votre premier roman, « Le Miel » nous a laissé sur les lèvres un goût oscillant entre le légèrement sucré et l’amer. Vous dépeignez le voyage de Vesko s’en allant chercher son père dans un territoire devenu soudainement étranger suite au conflit serbo-croate. L’histoire multiplie les narrations, chacun (narrateur, personnages…) semblant écouter la parole et l’histoire de l’autre. Le père de Vesko produit son miel et Vera l’herboriste en use quotidiennement pour ses préparations.

Ce roman est fondé sur une histoire vraie et certains passages sont autobiographiques. Le goût que vous évoquez, entre le sucré et l’amer, décrit assez bien la petite madeleine qui me fait revivre ces temps. Il n’y avait rien d’absolument tragique ou déprimant dans ce cataclysme, non. Ce fut plutôt une longue noce (aux deux sens de ce mot). La mort, lente, a commencé avec les afters, comme disent les noctambules.

« Les gens n’ont plus aucune idée du prix de la vie. » Une phrase de l’herboriste. Pensez-vous que cette affirmation est transposable dans le contexte sanitaire actuel ? Les idées mêmes de souffrance et de mort sont-elles rejetées au point de refuser à la vie son tribut, son prix : l’éphémère ? Avons-nous perdu toute longanimité, vertu première aux yeux de l’herboriste ?

Vous avez l’art de la question-réponse. Que voulez-vous que je vous dise ? C’est vrai. On m’a signalé récemment une pensée de Montesquieu qui résume parfaitement ce paradoxe ontologique.

« Dans les pays despotiques on est si malheureux que l’on y craint plus la mort qu’on ne regrette la vie. Dans les États modérés, on craint plus de perdre la vie qu’on ne redoute la mort en elle-même. » Montesquieu, Esprit des Lois, VI.9

Oui, dans les sociétés nanties en phase terminale, l’obsession de la mort vous empêche de vivre. C’est véritablement la mort en avant-première, invoquée, encensée, désirée.

Plus simplement, comme disait le Christ : « Car celui qui voudra sauver sa vie la perdra, mais celui qui perdra sa vie à cause de moi et de la bonne nouvelle la sauvera. » (Marc, VIII, 34)

Au travers de votre histoire, le soin prend une dimension quotidienne. L’herboriste écoute ses patients, se renseigne sur leur vie, leurs habitudes alimentaires. À vos yeux, se soigne-t-on par ce que l’on mange ? Ce que l’on écoute ?

Nous sommes ce que nous mangeons. C’est une réalité physiologique élémentaire. De même, mais de manière moins directe : nous sommes ce que nous écoutons, buvons, pensons. L’humanoïde de la société industrielle, cet animal d’élevage distrait et angoissé, a perdu ce lien avec ce qui le constitue. Il mange pour manger, ou par gourmandise, quelquefois avec une attention raffinée au goût, mais sans jamais penser au sens de ce rite.

Je songe en écrivant ceci à l’une des grandes recettes de vie que je dois à la littérature : les pommes de terre Karataev !

Dans Guerre et Paix, le jeune prince Pierre Bezoukhov, fait prisonnier par les occupants français, découvre la valeur et la saveur de la vie avec un compagnon de détention qui partage avec lui sa dernière pomme de terre, et non seulement la partage, mais lui apprend à profiter de chaque miette.

« Le bonheur, c’est une pomme de terre et du sel », lui explique Platon Karataev, en lui donnant l’un des conseils les plus précieux — de l’avis même de l’auteur — que l’on puisse trouver dans toute l’œuvre de Tolstoï : « Aime tes parents, occupe-toi de tes enfants, accepte patiemment ton destin. Et savoure cette pomme de terre salée jusqu’à la dernière bouchée. »

J’ai toujours affectionné les patates au four, les simples patates coupées en deux et enfournées pendant une demi-heure (accompagnées si possible d’un bon fromage ou de choux fermentés), mais depuis la leçon de Karataev elles sont devenues pour moi l’équivalent d’un festin.

Il y a une dualité entre le personnage du père et du fils. Le premier se retire dans la nature, qu’il connaît, mais semble deviner aussi la nature humaine, la générosité… Il est pétri d’optimisme malgré la vie glaçante. Il s’invite, à la manière de Jésus, chez les habitants, se laisse aider, accueillir. Son fils, au contraire, craint la police, les gens, les lieux inconnus. Pensez-vous que la crainte de la maladie recèle aujourd’hui une peur profonde ? Vivons-nous désespérés en Occident ?

Dans Le Miel, l’opposition du père et du fils s’est construite spontanément, d’après le récit qu’on m’avait fait de leur aventure. Je ne les ai évidemment jamais rencontrés, mais leurs figures se sont imposées en moi, à la fois tout à fait concrètes et totalement emblématiques.

Évidemment, le psychodrame planétaire que nous vivons depuis un an ajoute une nouvelle dimension au contraste de ces caractères. On imagine bien le fils aujourd’hui portant non pas un mais quatre masques superposés, craignant de frôler les inconnus, se lavant les mains toutes les cinq minutes. Oui, bien sûr : c’est à la racine un personnage désespéré, doté d’une formation supérieure, mais d’une formation qui n’aura servi qu’à le vider de toute vie intérieure et saper toute certitude quant à son identité. Comme tous les Européens moyens, en somme. Comme tous ceux que Virgil Gheorghiu appelle les Citoyens : « C’est une espèce bâtarde. La race la plus puissante actuellement sur toute la surface de la Terre. Leur visage ressemble à celui des hommes, et souvent on risque même de les confondre avec eux. Mais sitôt après, on se rend compte qu’ils ne se comportent pas comme des hommes, mais comme des machines. Au lieu de cœurs, ils ont des chronomètres. Leur cerveau est une espèce de machine. Ce ne sont ni des machines ni des hommes. Leurs désirs sont des désirs de bêtes sauvages. Mais ce ne sont pas des bêtes sauvages. Ce sont des Citoyens…» (La Vingt-cinquième heure)

Vera l’herboriste (décidément bien mystique) nous dit : « Par le baptême, vous savez tout ce qui est arrivé et ce qui arrivera. » La science est aujourd’hui l’unique filtre au travers duquel nous cherchons la connaissance. Pour autant, ce filtre ne vous semble-t-il pas frelaté ? Cherche-t-on vraiment la connaissance au travers des tests, des vaccins ? Pensez-vous que toutes les mesures sanitaires proviennent d’un esprit véritablement scientifique ?

Vous plaisantez ? Cette pochade tragique n’a rien de scientifique, c’est même tout le contraire : une gigantesque bouffée de superstition primaire, je n’ose pas dire médiévale parce que le Moyen Age lui-même ouvrirait tout grand sa bouche édentée devant ce spectacle, s’en taperait les cuisses.

La démarche scientifique, illustrée encore par quelques ronchons désagréables comme le Dr Raoult, consisterait à situer la pandémie dans son contexte historique et social, à soigner les gens ici et maintenant plutôt que de faire des projections sur leurs chances de survie et les vaccins qu’on leur flanquera à l’avenir en les enfermant chez eux avec du paracétamol, et surtout à peser rationnellement le rapport entre la létalité de la maladie et celle des mesures de « prévention » qu’on a dressées contre elle. En l’occurrence, et en particulier dans les pays occidentaux, on est en train de chasser des mouches à coups de tromblon. Il ne restera bientôt plus un mur debout, mais les mouches voleront encore. Que le bassin occidental (USA-UE-OTAN-pays anglo-saxons) accuse 72 % des victimes totales pour 12 % de la population globale (selon les recoupements très scrupuleux du général Delawarde), voilà un fait qui devrait très sérieusement nous faire réfléchir sur le crépuscule de la raison dans les sociétés industrialisées avancées.

Vos romans sont imprégnés de géopolitique. Des gens se fréquentent et ne se connaissent pas quand d’autres se connaissent et veulent se détester. Vous qui dessinez de façon touchante les guerres civiles et les menaces, pensez-vous que le sanitarisme est un début de « tous contre tous » ? Asymptomatiques contre négatifs, masques contre anti-masques, acceptation de l’isolement versus joie d’être entouré ?

Non, ce n’est pas un début mais une fin. Le « tous contre tous » est programmé dans l’ADN (oh ! que j’affectionne ces concepts biotech !) de l’individualisme contemporain. Que peut-on encore défendre en 2021, se demande Éric Werner dans le dernier Antipresse (271) lorsque la transmission même des valeurs est interrompue ? Ne reste que notre précieuse petite personne. Lorsqu’on ne « défend » que sa survie biologique individuelle, aucun degré de prise de risque, même infinitésimal, n’est acceptable. Si à 50 ans et plus, vous ne pensez qu’au bien de l’espèce, donc à celui de vos enfants, vous optez à la rigueur pour un confinement différencié et vous préservez au maximum leurs chances de continuer de vivre, de se réjouir et de procréer. Aujourd’hui, c’est l’inverse. Leur avenir à tous est détruit à cause d’une épidémie dont les victimes ont un âge médian correspondant à quelques mois près à l’espérance de vie ! Vous rendez-vous bien compte de ce que cela nous dit de l’espèce ? Enfin, de la sous-espèce appelée boomers ?

D’où — ne nous leurrons pas – l’adhésion d’une majorité aux mesures sanitaires les plus strictes, les plus absurdes. En France, en Suisse, en Allemagne, ils en redemandent même ! Ils dénoncent, fustigent, matent, veillent. On pourrait presque se passer du Big Brother numérique, tant la population est zélée. Il va donc de soi que les objets de leur vigilance ne sont plus considérés comme des humains à part entière, mais uniquement comme des porteurs de virus potentiels. Donc des nuisibles à détruire.

Pouvez-vous nous dire comment cette épidémie est gérée, ressentie, en Serbie, selon vous? Et en Suisse, pays de la démocratie participative ?

Cela demanderait de très longs développements, voire un livre entier — tant les coloris locaux sont subtils et intéressants à observer. En Serbie, comme je l’ai rappelé récemment, on a subi 78 jours de bombardements quotidiens de l’OTAN en 1999 sans fléchir un genou — et puis l’on s’est terré aux abris deux mois plus tard à cause d’une éclipse solaire que le reste du monde a contemplée avec émerveillement. Simplement, les médias nationaux avaient changé de ton : de rassuristes et patriotes, pour des raisons de course à l’audience, ils étaient devenus catastrophistes et hypocondriaques. Je me suis ainsi retrouvé, ce fameux 11 août 1999, le seul être vivant ou presque, avec ma fille de quatre ans, sur l’une des artères habituellement les plus encombrées d’Europe. J’ai tiré de cette expérience spectaculaire toute une étude sur le mécanisme de la psychose covidienne, fondé sur ce que Kahneman et d’autres psychologues appellent la « cascade de disponibilité ». Une cascade où les médias jouent le rôle clef.1

Dans la présente crise, les médias serbes se sont montrés (à de rares exceptions près) totalement alignés, ignares et anxiogènes. Le grand public serbe a été soigneusement tenu à l’écart des débats sur les fausses modélisations de l’Imperial College, l’hydroxychloroquine ou les risques des vaccins qui ont tout de même agité la communauté scientifique et les milieux politiques.

Ce néanmoins, lorsque le gouvernement a tenté un reconfinement début juillet, la population est descendue dans la rue et l’idée n’a plus effleuré personne depuis. Aujourd’hui, l’on vit à peu près normalement, sauf que les masques sont (plus ou moins) obligatoires dans les transports et les lieux publics et que les restaurants ferment à 20 h.

Ce qui me préoccupe davantage, c’est la jobardise avec laquelle la population s’est précipitée pour se faire piquer. Le gouvernement serbe se vante d’être l’un des plus efficaces en Europe en matière de vaccination, et cela m’inspire de sérieuses craintes quant à l’avenir de homo serbicum. Au moins le public a-t-il le libre choix — cas unique, encore ! — entre plusieurs vaccins (deux américains, le chinois et le russe) et comme l’information spécifique sur les avantages et les effets de l’un ou de l’autre est très sommaire, la décision sanitaire des citoyens correspond en gros à leur parti pris géopolitique. Reste à espérer que les philtres russes et chinois soient vraiment moins dangereux que les occidentaux. Auquel cas, pour parler cyniquement, l’avenir de l’« option libérale-européiste» en Serbie pourrait bien être génétiquement compromis. Toute la bobocratie d’un pays qui décrocherait le prix Darwin en bloc, ce serait du jamais vu.

Quant à la patrie de Nestlé, elle cultive un surréalisme d’un autre genre. Sa passion de se montrer la « meilleure élève » est en train de lui coûter très cher. Le meilleur chrono dans la course au dernier billet pour le Titanic n’est pas forcément une performance à commémorer.

Le gouvernement suisse, sous couvert d’état d’urgence, s’est arrogé les pleins pouvoirs avec la complaisance empressée d’un parlement ravi d’officialiser son oblomovienne inanité. Il se fait piloter dans ses décisions par une « task force » opaque et sinistre, probablement issue du dernier carré de réplicants que le traqueur d’androïdes de Blade Runner n’avait pas réussi à dégommer. A voir la jubilation rentrée avec laquelle ces cyborgs étranglent le réseau jadis florissant des PME (qui est la vraie épine dorsale de l’économie suisse), on peut en effet soupçonner qu’ils ne dépendent pas pour leur survie des fournitures nécessaires et agréables aux humains ordinaires comme l’artisanat local, les asperges du Valais, les encaveurs vaudois, les théâtres populaires ou d’avant-garde, les boutiques de fringues ou les librairies.

Le scénario helvétique n’est en réalité que trop banal, il est écrit en toutes lettres dans les grimoires de l’antimaître du Haut Château de Davos2. Fermer les trois quarts des établissements au profit des grands groupes, dresser les citoyens à travailler depuis chez eux et tout acheter en ligne, et à terme leur octroyer un revenu de survie en échange des loyers et des hypothèques que l’Helvète déjà très endetté ne sera plus en mesure d’honorer. Beaucoup le voient, surtout en Suisse allemande. Mais aucune réaction collective d’envergure n’est en vue. Les Suisses sont aussi dociles que des Belges, montrant que plus un régime est absurde et mieux il est obéi. Et je ne parle même pas de l’idiotie de ces mesures et de ceux qui les prennent puisque ces deux « premiers de classe » justement se disputent la tête du peloton des sociétés les plus ravagées par le Covid.

Le truculent Dimitri Orlov, qui est aussi sans doute le meilleur collapsologue du moment, situe la Suisse en 2025, économiquement parlant, quelque part entre la Grèce et la Slovaquie. C’est choquant, mais probable. En Serbie, en Hongrie, en Russie, les gens ont connu les périodes de disette, les semestres sans salaire, le système D généralisé — et se méfient d’instinct des autorités. En Suisse, c’est tout l’inverse. Manquer de liquidités pour un mois de salaires est pratiquement synonyme de mise en faillite pour une entreprise privée — et l’on y voue aujourd’hui encore une confiance aveugle aux autorités. Justement parce que c’est, comme vous le dites avec une candeur surannée, « le pays de la démocratie participative » et qu’on y croit encore que les élus « sont de chez nous ».
Or les élus, sitôt élus, oublient qu’ils sont élus et s’imaginent choisis. Ils se nichent dans les conseils d’administration de la banque, de l’assurance ou de l’industrie pharmaceutique comme des calculs dans une vésicule biliaire3. Ils ne sont plus dès lors, et leur parlement avec eux, que les courroies de transmission des puissants lobbies qui font de la Suisse l’un des pays les plus cartellisés au monde, où la corruption n’est pas incidente mais systémique. Les limites de la démocratie directe ont été clairement posées par le refus de l’exécutif d’appliquer certaines décisions historiques du peuple comme le fameux vote du 9 février 2014 « contre l’immigration de masse » — et sa volonté de subordonner les décisions populaires suisses aux législations supranationales.

La démocratie directe reste un très bon outil de pression, mais elle suppose une compréhension concrète et largement partagée de la situation et la subsistance d’un fond de valeurs communes et indiscutables. Deux facteurs de cohésion que le système éducatif et médiatique s’emploie avec succès à atomiser depuis au moins deux générations.

En l’occurrence, il vaut la peine d’étudier le cas suisse, car ce pays est depuis longtemps déjà un vrai petit laboratoire de la globalisation avancée (ceci encore mériterait tout un développement). Matériellement parlant, il est littéralement au cœur du maelström covidien. Les sièges de l’OMS, de GAVI, du WEF de Davos ne sont distants que d’un jet de pierre dans le bassin genevois, sans parler de l’industrie des philtres et potions, je veux parler de la pharma. L’exécutif suisse est lié par des partenariats étroits, publics ou secrets avec GAVI, la Fondation Bill et Melinda Gates ou la Commission européenne. Cette situation particulière explique la relative mansuétude du traitement de la population helvétique au début de la crise covidienne, mais pourrait aussi justifier un entêtement dans les mesures liberticides, dans la mesure où les autorités suisses sont d’une obséquiosité sans bornes envers les instances supranationales impliquées dans la spirale de la peur.

Que pensez-vous de la position de l’Union européenne concernant la gestion de cette crise ?

J’observe que l’UE a acheté pour un milliard de Remdesivir au moment même où son inutilité, voire sa nocivité éclatait au grand jour. A-t-elle exigé de se faire rembourser ? Rendu des comptes aux populations payeuses et cobayes ? Dossier clos.

La presse se moque notamment de la position de l’Église orthodoxe sur le covid et de ses « nombreux » morts… qu’en dites-vous ?

Qu’il faut agir selon ses convictions, ou les répudier consciemment. Si l’on croit que la communion est le Corps du Christ et l’Église sa maison, on y va en toute confiance, sans l’attirail de la terreur sanitaire. Mais comme nous avons tous les yeux rivés sur la seule vie matérielle, je précise ma pensée : si je suis chrétien, je ne dis pas que la communion est antiseptique, antibiotique et stérile. Je dis que rien de ce qu’elle peut m’apporter ne saurait être mauvais pour mon âme, or c’est uniquement du salut de mon âme que j’ai à me soucier.

Cela dit, certaines communautés orthodoxes, notamment en Suisse, suivent scrupuleusement les directives de l’État et se passent le bâillon, très peu pour moi, merci. D’autres s’en fichent et ne comptent pas plus de morts que les précédentes. Au moins n’y clamse-t-on pas de peur.

Vous faites comprendre dans vos écrits que, lors des conflits, la Serbie fut isolée médiatiquement. En tant que pays adoptant une politique sanitaire différente, la Suède est aujourd’hui décrite comme l’antichambre de l’enfer par certains médias. Que comprenez-vous en tant que fondateur d’Antipresse, de cette couverture médiatique plutôt pateline ?

Vous semblez insinuer qu’il s’agit là d’une opinion. Or la Serbie a été objectivement isolée de la manière la plus féroce. Je ne vous parle même pas de la campagne de désinformation systématique, qui fut selon Vladimir Volkoff (qui s’y connaissait) un « cas d’école ». Le 23 avril 1999, l’OTAN a même délibérément bombardé les studios de la télévision nationale pour la faire taire : 16 journalistes tués. C’était un crime sans précédent dont personne n’a jamais répondu et que certains ignobles collègues occidentaux de ces malheureux ont approuvé. Lorsque ces larves seront remplacées par les algorithmes du Ministère de la vérité de Google/Microsoft, elles n’auront eu que le sort qu’elles recherchaient. (Faites-moi penser, d’ailleurs, qu’il faudra ajouter un cercle à l’enfer de Dante pour accueillir proprement ces spectres cartilagineux.)

La « couverture » du cas suédois, au vu de ce « background », ne m’étonne nullement. Elle a illustré toute la gamme de la manipulation systématisée, allant de la mauvaise foi à la contrefaçon en passant par la distorsion et — surtout — l’occultation. Au moment où je vous écris, d’ailleurs, on vient de découvrir qu’un groupe coordonné de « chercheurs » suédois faisait passer en douce des fake news aux médias étrangers (Time, Science et le Washington Post, notamment) afin de saper la stratégie virile pilotée par Anders Tegnell. « Des ambassades, des autorités et divers responsables politiques européens ont été contactés. » Là aussi, un réaménagement de l’Enfer de Dante me paraît urgent. Le marais glacé hébergeant les traîtres dans le Neuvième cercle sera bientôt plus engorgé que les urgences des hôpitaux français après vingt ans d’ultralibéralisme.

Tout cela montre quelle est la fonction réelle des médias de grand chemin : la normalisation extrême — nous l’appelons l’hypernormalisation4 — de la pensée via l’information, subordonnée à l’élaboration d’une représentation du monde simplifiée, artificielle et totalement affranchie de critères de réalité objectifs. L’initiative récente en vue de la création d’un « ministère de la Vérité » officiel aux USA, présidé par un «tzar de la Réalité» (oui, oui, c’est dans le NY Times ! : (https://www.globalresearch.ca/nyt-audacity-calling-us-ministry-truth/5736336)) illustre cette tendance de la manière la plus hilarante.

Percevez-vous dans d’autres pays des visions anthropologiques différant du « tout sanitaire » ?

Bien sûr : l’éléphant au milieu de la pièce ! Plus spectaculaire encore que la Suède, la Biélorussie. Qui n’a pris aucune mesure particulière face à cette grippe, qui compte six fois moins de morts que la France, dix fois moins que la Belgique, et qui a subi diverses tentatives de corruption ou de déstabilisation visant à mettre fin à cette exception gênante. Même sans cela, les médias de grand chemin ont accompli un exemplaire boulot de désinformation en décriant le pays comme dictature ou, tout simplement, en l’effaçant des radars.

On pourrait aussi évoquer le cas de Taïwan (une dizaine de morts) et même de la Chine, qui a traité cette « pandémie » comme une pandémie (sévèrement, de manière ciblée et brève) et passé à autre chose. En réalité, c’est la religion du « tout sanitaire » qui est une anomalie, même si elle a envahi tout notre secteur de l’univers. Et il s’agit, par ses traits les plus essentiels, d’une véritable secte.

Comment expliqueriez-vous que des pays connaissant une pauvreté extrême, une mortalité infantile terrible, des eaux polluées, des maladies dangereuses (dengue, paludisme, mais aussi des affections disparues chez nous) puissent soudainement se préoccuper à ce point du covid-19 ?

Voir la réponse précédente. La covidéologie n’est pas une maladie, c’est une religion. Et une religion, comme l’a si bien observé le grand penseur hongrois Béla Hamvas, n’est pas faite pour résoudre nos problèmes de l’au-delà, mais d’ici-bas. Elle fait oublier comme par enchantement les mille culs-de-sac économiques, financiers, moraux, démographiques, culturels où la plupart des États s’étaient enfoncés.

Diriez-vous comme nous que le sanitarisme est le nouvel économicisme ? Que la concurrence entre nations résultera bientôt d’un marché sanitaire, avec ses indicateurs tous neufs (par exemple, qu’un pays sera considéré comme sûr au regard de son faible taux de cancer, d’épidémie, d’obésité ?) L’économie de la performance ne va-t-elle pas se lover jusque sous la chair elle-même (vaccin, tests nasopharyngés), prenant le corps comme nouveau marché ?

C’était déjà le cas, nous sommes bien au-delà. Le corps ne sera pas un nouveau marché, comme en médecine humaine, mais la marchandise, comme en médecine vétérinaire.

Vous êtes sensible à l’écologie. Comment percevez-vous la peur absolue d’un virus naturel s’il en est, par des sociétés qui s’écologisent ? Les réponses apportées (vaccins, masques, traçage, gels hydroalcooliques etc.) ne paraissent pas des plus décroissantes non ?

S’écologisent ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Que des milliardaires confluent en yachts et avions privés écouter une petite autiste suédoise s’exciter et taper du pied en invoquant le réchauffement climatique ? Que des gouvernements en surenchère démagogique décrètent des plans absurdes dont leurs successeurs seront chargés d’entériner l’échec, comme la « sortie du nucléaire en 2034 », la « fin du moteur thermique en 2030 », etc. ?

Bien au contraire, le monde se désécologise à grande vitesse. Avez-vous essayé d’imaginer le bilan carbone (et autre) du passage massif à l’e-commerce ? Vous demandez-vous comment l’on produira l’énergie et les batteries de toutes ces voitures électriques, de tous ces serveurs nécessaires à la « quatrième révolution industrielle » ? Avez-vous remarqué que dans ce monde « vert », aujourd’hui, des centaines de projets de tunnels et de ponts géants sont en gestation ? Pour y faire passer quoi ? Des piétons ? Des cyclistes ? Et que personne, nulle part, n’ose taxer les porte-conteneurs, première source de pollution atmosphérique loin devant les voitures ?

L’expérience soviétique a prouvé que la massification est synonyme de déresponsabilisation, d’inefficacité et, en fin de compte, de faillite. Mais cette faillite, comme on l’a vu en Russie, se traduit par un bilan environnemental désastreux. Certains soutiennent même que l’URSS s’est effondrée à cause de son incompatibilité avec la nature.

Que pensez-vous de la politique des tests ? Ne nourrit-elle pas le pire ?

Elle nourrit d’abord des entreprises pharmaceutiques, ce qui est tout de même et en grande partie le but essentiel de l’exercice, l’apothéose de Coronafoirus étant surtout le banquet de la grande truanderie pharmaceutique. Interrogez plutôt les experts compétents sur ce sujet : Raoult, Perronne ou Jean-Dominique Michel. Pour ma part, je me contenterai d’observer que cela marque un abrupt changement d’époque. Depuis 75 ans, le marketing était fondé sur l’exploitation du désir, il semble avoir épuisé le créneau et s’être rabattu sur l’exploitation de la peur. C’est un ressort moins sexy, mais plus lucratif.

Enfin, ultime question concernant le risque ultime que vous développez dans Le rayon bleu : la bombe nucléaire. Comment gérer spirituellement le risque ? Le risque nucléaire et le risque dit sanitaire peuvent-ils se ressembler ? Jusqu’où se protéger, accepter la possibilité de mourir?

Ils se ressemblent, mais comme des opposés parfaits.

Le risque sanitaire lié au Covid-19 est un risque statistiquement bénin. Il n’infecte sérieusement qu’une infime partie de l’humanité et l’immense majorité des infectés lui survivent.

Le risque nucléaire est statistiquement un risque absolu. Il implique une destruction totale de l’humanité, ou peu s’en faut, et nous pend littéralement au nez. Plus encore depuis le retour aux affaires de l’administration démocrate, extrêmement belliciste. Circonstance aggravante encore : l’armée US s’est montrée incapable de mener à bien même des opérations de police au Moyen-Orient, la confrontation sur le terrain avec une armée sérieuse est hors de propos. Leur seule « chance » (totalement imaginaire) réside, selon les stratèges américains, en une foudroyante attaque préventive contre la Russie ou la Chine. Une tentation folle que les penseurs de la dissuasion, jadis, avaient soigneusement veillé à tuer dans l’œuf.
Une fois déjà, le 26 septembre 1983, la Terre a été sauvée par le sang-froid d’un seul homme, un officier soviétique de rang intermédiaire qui a désactivé la « main morte », la riposte automatique, en comprenant que les ordinateurs avaient généré une fausse alerte. C’est, concrètement, le personnage le plus important de l’histoire humaine, or personne ne se souvient même de son nom. Miraculeusement, Roger Waters, qui est une grande conscience en plus d’être un grand artiste, s’est rappelé de Stanislav Petrov et lui a consacré un poème.
On a oublié Petrov comme on oublie ce que représente la mission d’un sous-marin lanceur d’engins. L’humanité adore fantasmer sur des dangers imaginaires mais ne peut faire face à la perspective de sa propre annihilation dans les 30 minutes qui suivent. Ceux qui osent la regarder en face sont des gens d’une force d’esprit et de caractère comparable à celle des savants, des médecins ou des artistes qui contestent aujourd’hui, contre le poids aveugle de la masse, le totalitarisme sanitaire. Mon Rayon bleu est un hommage à la fois à ces êtres d’exception, qui ont vraiment existé, et à mon modèle en littérature, John Le Carré. Il évoque ces situations où, justement, les seuls êtres capables de réaction juste sont ceux qu’anime un souffle spirituel.

Quentin Dallorme

A N T I P R E S S E Le monde à livre ouvert
Lisez-le avec nous!

  1. Voir: «Psychose, mode d’emploi (bases psychiques de la covidéologie)», Antipresse 264 | 20/12/2020 
  2. Je veux parler évidemment de La quatrième révolution industrielle et de Covid-19, la grande réinitialisation de Klaus Schwab. Voir: «Schwabisme convergent, ou l’antimaître du Haut Château», Antipresse 271 | 07/02/2021 
  3. «Particularité politique suisse, près de 200 élus du Parlement (quasiment 80 %) ont au moins une fonction extra-parlementaire rémunérée.» 
  4. Voir: «Pourquoi il ne se passe rien (1/2)», Antipresse 101 | 05/11/2017«Pourquoi il ne se passe rien (2/2)», Antipresse 102 | 12/11/2017 

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