Le fanatisme sanitaire

Alors que le pays s’enfonce toujours plus dans la crise sanitaire du covid, les discussions sur l’islam vont bon train depuis les attentats. Islamisme, covid, et si les deux urgences actuelles pouvaient s’entrecroiser ?

Déjà, attention au piège de l’anachronisme. Les réflexions de Levi-Strauss dans Triste tropiques indiquent que les trois grandes religions que sont le bouddhisme, le christianisme et l’islam ne seraient pas apparues dans le meilleur ordre. Selon lui, l’islamisation de notre continent ne date pas d’hier mais des croisades à travers lesquelles l’Europe chrétienne serait arrivée sur le terrain de l’islam.  Les trois religions sont venues indiquer aux hommes la même voie d’accès à la grâce divine, au salut, mais dans un contexte différent, chacune complétant et adaptant les enseignements de la précédente. L’âge d’or, dont la meilleure représentation dans l’imaginaire actuel sont les elfes de Tolkien, créatures légères, belles comme l’infini, nourries d’innocence, d’abondance et consacrant leur immortelle existence à l’art et à la contemplation, n’est plus. Soumis à la dualité du bien et du mal, exposé tout le long de sa vie à la souffrance métaphysique, plombé par le péché originel, de moins en moins capable d’imiter le Fils de Dieu venu lui montrer le chemin, l’homme, jeté dans l’âge d’argent puis d’airain, erre, perdu dans les affres douloureuses, pesantes, de l’existence. Les hommes n’étant visiblement pas assez spirituels et éveillés d’eux-mêmes pour suivre la voie du Bouddha, le Christ est venu ici-bas pour leur révéler une fois pour toute la vérité et la voie d’accès au paradis. Devant l’humanité toujours incapable et s’enfonçant dans le péché, l’islam est enfin arrivé  pour soumettre l’homme  à la bonne voie. L’homme restant ce qu’il est et assujetti à des forces qui le dépassent, le monde rêvé de Lévi-Strauss n’aurait été possible que si nous étions tous restés des elfes.
Les croisades des preux chevaliers chrétiens et des valeureux guerriers islamiques n’appartiennent plus à notre espace-temps. De nos jours, la sublime quiétude et la bienfaisante paix éveillée, en accord parfait avec le divin, sont presque complètement évanouies et n’existent plus que par furtives fumerolles. Voulons-nous encore accomplir notre salut ? Sommes-nous encore capables de miséricorde et de tolérance comme l’enseignent à leur manière ces religions ? Inutile de singer une époque révolue. Nous vivons dans l’âge de fer. L’autorité spirituelle fait maintenant pâle figure devant la surpuissance du pouvoir temporel. En attendant des jours heureux qui ne viendront pas de notre vivant ici-bas, il reste à faire au mieux avec nos propres armes. La République est l’un des outils temporel qu’il nous reste. Est-ce suffisant ?

En déclarant à raison la guerre au terrorisme islamiste actuel, la République entend combattre sur le plan symbolique l’incarnation de l’intolérance, du fanatisme et de la bigoterie. Pour Lévi-Strauss, l’un des marqueurs islamiques serait la volonté de trancher religieusement chaque question existentielle.  Aussi, le Coran apporte-t-il une loi solide permettant de se protéger des soucis de l’existence ; les peurs, la mort, la maladie, l’adultère ou encore la jalousie par exemples. Toutefois, suivant la pensée de l’ethnologue, le risque de perte de contrôle apparaît lorsque, à mesure que la volonté de certains fidèles d’espérer contrôler les maux ou la source des maux s’intensifie, notamment au travers de lois, de rituels ou d’interdits, l’angoisse se projette sur d’autres maux, issus des conséquences mêmes des interdits, nous renvoyant ainsi à l’impermanence et à la nécessité bouddhiste de l’équanimité, d’une forme de lâcher-prise concernant la causalité de la souffrance. 

La question est là : ce constat concerne-t-il uniquement les complexités de l’islam examinées par Lévi-Strauss ? En ces temps de pandémie, d’angoisse, de crainte et d’inflation réglementaire autour du covid, la République est-elle bien exempte de toute volonté hypertrophiée de contrôle ? A l’instar d’un code coranique interprété par l’anthropologue comme susceptible de vouloir protéger chaque recoin de l’existence, ne sommes-nous pas en train de constituer un code sanitaire censé nous délivrer de la maladie elle-même ? En effet, une furie législative et réglementaire s’est emparée des instances du pouvoir et de la société en entier. Ne faisons-nous pas face à une crise d’angoisse généralisée ? Savons-nous précisément ce qui nous terrifie ? De tomber malade ? D’être accusé d’une contamination ? De n’être pas perçu, sous la pression de la société, comme suffisamment bienveillant, impliqué, bref, moralement admirable, par ses pairs ? Comment faire devant une telle avalanche de complexité ? De toute part, des courbes, des pourcentages, des graphiques, tableaux et cartes colorés. Le tout assorti, au fil des mois, de l’inflation jargonneuse d’experts aux domaines différents et aux avis divergents, contradictoires. Sans réponse et sans nécessairement la volonté d’en trouver, la société réclame ses règles, ses codes, ses protections précises, à appliquer soigneusement, auxquelles on peut se soumettre pour se rassurer, se prévenir du mal. Afin de trancher le bien et le mal, le faux et le vrai, le juste et l’injuste, l’instance choisie est un clergé scientifico-politique rendu surpuissant qui, en usurpant à la fois l’autorité spirituelle et le pouvoir temporel des temps anciens, règne sans partage sur tous les pans de la vie quotidienne des individus, divinisant ou diabolisant le moindre acte attenant à l’intimité du foyer ou à l’informalité des relations amicales. Une nouvelle religion du livre est née, ou plutôt du carnet de santé.
Le passage de la maladie sur le plan juridique est une conséquence majeure de la pandémie. Dans les esprits, il importe finalement moins de tomber malade que de respecter des règles toujours plus contraignantes. Chaque règle apportant son lot d’angoisses, de nouvelles questions sans fin surgissent, créant une spirale de mesures toujours plus liberticides. L’autre étant perçu comme une menace, il ne sera toléré que s’il respecte les toujours plus nombreux rituels sanitaires de la communauté : le retour de la bigoterie qui  console et absout. Il s’ensuit une perte de contact de plus en plus prononcée avec la réalité, une volonté de contrôle de plus en plus vaine, de plus en plus éloignée d’un but premier aujourd’hui oublié : la joie, la paix. L’individu s’écrase. En cet âge de fer, l’incertitude face au destin n’est plus supportée, tout comme la responsabilité confiée à l’autre pour faire en son âme et conscience les meilleurs choix. La liberté est bien devenue source d’angoisse. Le seul salut sanitaire possible dans le contexte du covid semble donc clair : les vies à sauver dépendent uniquement de l’obéissance aux règles. L’enfer sanitaire se dessine toujours plus nettement à chaque nouvelle mesure attendue comme une solution magique. Devant l’angoisse de la question mal tranchée, c’est-à-dire de la vérité qui, chassée par la fenêtre, revient au galop, on pourchasse celui qui remet le doute et la question au centre de la table, celui qui dénonce ce qui ne fonctionne pas et ce qui est semble faux, celui qui ne veut pas se plier à des mesures qui lui paraissent, souvent à juste titre, exagérées, iniques, punitives. En roue libre et dénuée d’objet, cette volonté de contrôle insatiable signe le retour de l’intolérance absolue vis-à-vis du mécréant sanitaire.

La volonté de paraître toujours plus soucieux de l’autre prend tous les traits d’un véritable fanatisme sanitaire.  Les enseignements du Bouddha appréciés par Lévi-Strauss, concernant l’impermanence, sont bien loins. Une fois tranchée par le pouvoir politico-scientifique, toute mesure semble ointe d’un savoir sacré auquel la communauté zélée et aveugle s’agenouille.  Pourtant, quand elle ne se trompe pas, la nouvelle science toute puissante ne montre qu’une partie très fragile de la vérité, valable quelques mois, parfois quelques jours seulement. À laisser le pouvoir politico-scientifique usurper la justice céleste qu’il n’est donc pas en mesure d’assurer, la communauté sanitaire fanatique bascule déjà dans une escalade répressive,  faisant subir à des innocents un châtiment sanitaire toujours plus féroce. La bigoterie, l’intolérance, le fanatisme sont bien réunis dans la gestion collective de l’épidémie de covid. En bref, la République laisse place à une communauté ensorcelée qui, du point de vue symbolique pour le moment,  fait exactement voire pire que ce que Lévi-Strauss peut parfois relativiser dans l’islam : à savoir, chercher à aménager et contrôler le réel. Aucun frein ne semble pour l’heure efficace. Il s’agirait maintenant de porter le masque à la maison. Les règles s’accumulent, se chevauchent, se massifient. La France a peur. Elle se submerge de précautions liberticides. Un véritable fanatisme sanitaire se déploie dans la soumission la plus complète.

Thaï Thot