Vertu franÇaise

Rien de plus blessant que le perpétuel dénigrement de soi-même chez ses compatriotes. Qu’il s’agisse des médias ou d’une banale conversation du quotidien, c’est toujours la même rengaine : les français sont individualistes et indisciplinés.  Que ce soit les membres de la famille, les collègues de bureau, ou encore, hélas ! le cercle amical, tous répètent sempiternellement cette antienne : « les gens, de toute façon, dans ce pays, il se relâchent sans arrêt ; ils ne respectent rien, et puis, on ne peut pas leur demander le moindre effort, parce qu’ils se plaignent tout le temps ». Les plus mauvaises langues prétendant même que le sans-gêne prédomine dans nos contrées.

Appliqués à prouver notre indiscipline, les médias bombardent les esprits d’images dites « choc » comme ce célèbre parc empli de parisiens qui, au sortir d’une journée harassante, se prélassent lors d’un splendide crépuscule découpé par les toits haussmanniens.  Pour enfoncer le clou, une charmante rue d’un quartier central de la capitale sera jetée en pâture sur les écrans et assortie des commentaires de personnalités politiques consternées de voir, à l’heure de l’apéro, les terrasses emplies de citadins réunis autour d’une assiette de charcuterie et d’une bouteille de rosé.

Pourtant la manipulation est évidente. Le lendemain de la sainte parole présidentielle, il n’y avait pas l’ombre d’un chat dans les rues des métropoles à l’heure du couvre-feu. Et pourquoi ne voit-on donc jamais de courbes montrant le pourcentage de la population respectant les distances maximales de sortie accordées par le ministre de service lors d’une conférence de presse législative ? Réponse simple : que ce soit 92, 94 ou 96%, la partie est largement gagnée pour les autorités, les français obéissent, et il vaut mieux consacrer son énergie à s’attaquer à d’autres libertés. Dans cette belle symphonie collective, la Ville de Paris peut particulièrement jubiler : mêmes les parisiennes ont renoncé à distribuer leur joli sourire aux plus méritants pour apparaître toutes rigoureusement masquées du jour au lendemain. Que demande le pouvoir ?

Du courage, la foule n’en manque pourtant pas pour affluer dans les lieux publics dès le premier jour d’un déconfinement, alors que les médias martèlent que les contaminations sont encore nombreuses. Des proches n’ont pas moins froid aux yeux pour se réunir en toute hâte si la loi sanitaire de la semaine l’autorise. Baisser son masque pour invectiver celui qui le porte mal au risque de se faire à la fois incendier à grands coups de postillons contaminants et de se prendre une main bien pathogène dans la figure par le contrevenant est devenu une scène de la vie courante. Le français peureux : en voilà une légende qui a la vie dure !

L’immense majorité du troupeau affirmera sans sourciller, le souffle court et le front cramoisi, qu’on respire par-fai-te-ment bien avec un masque, qu’il s’agisse de monter des escaliers ou d’aller prendre l’air dans son quartier. Lors des périodes de privation il n’en garde pas moins le sourire et profite de son enfermement pour hypertrophier sa culture cinématographique tout en partageant les photos d’inattendues performances culinaires. Loin de se sentir brimé par une mesure avilissante, il présentera au policier, l’air obséquieux, son attestation de sortie rédigée, pour l’occasion, de sa plus belle écriture. Alors, le français qui se plaint tout le temps : encore un lieu commun tenace. Il est bien courageux.

Pour la question du relâchement, aucun débat. Des millions de citoyens concernés, impliqués, maillent, dans les lieux publics comme sur les réseaux sociaux, l’hexagone pour traquer la moindre déviance dans le respect des mesures. Contraint de fermer, un grand ponte de la restauration rue-t-il dans les brancards pour défendre la gastronomie française ? A bien l’écouter, il s’agit, bien sûr, d’alerter sur l’avenir de son métier, mais surtout de dénoncer « des rassemblements sauvages sur la place publique ». Un vent de contestation phocéen soufflerait-il une remise en question des mesures ? Pas la peine de s’emballer : c’était simplement pour se plaindre que d’autres villes ne subissent pas le même traitement. Du monde dans les rues et des bouchons sur le périph le lendemain d’un nouveau confinement annonceraient-il un tsunami de liberté en approche ? Une discussion de trottoir fait vite déchanter le rêveur : « les gens ne respectent rien ; il faudra passer par un durcissement des mesures, voire une dictature sanitaire, pour qu’ils comprennent bien la leçon ». Se faire enfermer, masquer et être privé de son gagne-pain ne pose guère de problème si c’est la même chose pour tous et partout. Égalité des mesures et fraternité dans le respect. La république peut s’enorgueillir de ses courageux citoyens : l’individualisme appartient bien au passé.

L’ivresse de la protection des autres rend imperméable à toute remise en question. Être convaincu de protéger le monde offre un retour sur investissement inégalable pour l’estime de soi. On ne tue pas la poule aux œufs d’or impunément. On n’applique plus simplement la loi, on la dépasse, on l’anticipe, on la romance. Pour le directeur d’un supermarché ou le gestionnaire d’un immeuble de bureau, on ne demande plus le port du masque pour appliquer la loi, mais pour « protéger les employés et faire bloc ensemble contre le virus ». Faire ses courses tout en se transformant en héros : un exploit désormais possible. Pour se poser en sauveur de l’humanité, il suffit maintenant de réclamer la fermeture des bars sur les réseaux sociaux, masquer ses propres enfants qui, de toute façon « s’adaptent à tout » et « cesseront bien de se plaindre, puisqu’il le faut » de plus en plus en jeune, ou encore de s’enfermer chez soi. Oui, rien que ça.  La grande fraternité humaine était décidément bien bête de ne pas avoir pensé à tant de remèdes si simples auparavant. 

Il faut perpétuellement prendre le taureau par les cornes, chasser le doute, éliminer la question qui taraude. Et si tel ponte médical, ridiculisé par les faiseurs d’opinion, affirme que le bénéfice d’une mesure est bien maigre au regard du risque ? que l’on pourrait créer dans la société et sans sauver personne ou presque une augmentation inouïe de la souffrance – explosion de la mortalité à court, moyen et long terme, due à des pathologies de moins en moins bien prises en charge, sans oublier d’inclure dans le lot les idées noires et passages à l’acte ? S’agirait-il de sauver des vies en brisant des vies ? Et que dire de pays – scandinaves par exemple – qui affichent des bilans enviables au regard du nôtre sans appliquer toutes ces mesures ? Si la discipline expliquait tout, alors, comme nous l’avons montré, la France aurait éradiqué l’épidémie en un mois à peine. Et si, pire, dénoncer un voisin ne sauvait personne ? Et si, hélas, porter un masque sans discernement rendait, par hygiène impossible à tenir, malade et, ironie du sort, contaminant ? Et si, horreur ! martyriser et terroriser des enfants ne sauvait pas leurs ainés ? Bref, la pomme de discorde est là : et si le remède était pire que le mal ?

Les experts se contredisent. Des esprits taquins susurrent même que s’approcher trop près de la vérité diminue drastiquement le temps de parole dans les médias. De leur côté, les faits restent têtus et n’ont que faire de l’enthousiasme collectif. Restons-nous humbles ? Gardons-nous notre sang-froid ? Non, dans le doute, on impose : bienvenue au pays du principe de précaution inversé. La vérité effraie les serviteurs zélés de la dictature sanitaire. Par conséquent, quand ça ne va pas ; c’est de la faute des français, quand ça va ; c’est grâce aux mesures ; quand ça ne va pas mieux avec les mesures, c’est qu’il faut plus de mesures ; quand ça va mieux sans les mesures, c’est que ça pourrait aller encore mieux avec des mesures… Il faut s’accrocher coûte que coûte à l’histoire, ne s’inspirer d’autres pays que pour surenchérir dans les mesures. Toujours plus de masques – pour des sujets de plus en plus jeunes et bientôt pour dormir, c’est certain ! C’est peut-être même déjà attendu avec ferveur par le peuple. Toujours plus de durcissement dans le confinement : la France a enfin trouvé son identité ! En attendant peut-être de remporter un futur championnat du monde des mesures ?

En attendant de censurer, tournons en dérision toute voix discordante. Être malade en ayant obéi servilement jusqu’au bout soulage la conscience et évite les reproches de l’entourage. Réprimer la prudence, écraser la critique constructive, fliquer le voisin plutôt que de veiller à l’application de la meilleure politique de soin possible, tout ceci améliore assurément la santé publique. Au fait, désire-t-il vraiment être soigné, le français ?  On ne l’entend guère sur ce sujet-là. Il a d’autres priorités, visiblement. Enfin, pas question pour le moment de faire confiance au libre arbitre ou à la responsabilité individuelle. Des rues sinistres, des terrasses fermées, des contrôles de polices, quelques individus autorisés se croisant l’air méfiant, tel est le nouveau paysage qui se dessine lorsque toute liberté est devenue suspecte. Refaire autour d’une bière le monde jusqu’au bout de la nuit, le baiser des tourtereaux sur les escaliers de Montmartre, les rues qui grouillent les beaux jours… des images qui appartiennent au passé. Jeter l’esprit français aux oubliettes pour instaurer le règne de l’ignorance, de la servitude et de la sanction : tel est le prix de la vertu française.

Thaï Thot