Six mois plus tard

Jonathan et Karine savouraient leur soirée. Après deux tentatives refusées par les autorités, cela faisait six mois qu’ils attendaient ce moment. Sur l’écran de télévision connecté s’affichait le mail d’autorisation de la préfecture édictant toutes les prescriptions à suivre scrupuleusement. Avec l’aide de leur application Tous impliqués, ils s’assirent à très exactement deux mètres l’un de l’autre. Un bip suivi d’une voix doucereuse leur confirma qu’ils étaient bien à bonne distance : « Vous avez été très sérieux. Merci de votre implication. ». Au bout de dix bips positifs, on a le droit d’inviter une personne de notre choix et on accède au statut « très gentil », pensa Jonathan, découvrant un sourire nébuleux derrière le film transparent de son masque. Voyant cette joie, Karine reconnu le nouveau Smartmask multifonctions. Imitant la voix cajoleuse de la pub qui faisait alors fureur, elle s’exclama :

– Auto-lavant, antibuée, n’irrite pas les peaux fragiles, diminue de 66,6% les postillons, contrôle leur direction, réduit les infections, favorise une bonne respiration ! Un peu cher, j’imagine, non ?

– Pas donné. Mais c’est le genre d’achat qui en impose ! J’ai eu plusieurs milliers de félicitations sur les réseaux sociaux ! Mais tu es superbe avec le tiens, tu sais ! Je ne connais pas ce modèle. Quelle marque ?

– Du sur-mesure. Du travail minutieux de styliste ! et testé et validé en laboratoire, évidemment ! Je suis tellement contente de protéger tant de monde tout en restant élégante et tendance !

Un bruit de fracas suivi d’un hurlement déchirant interrompit soudain cette discussion de toute première qualité. Cela venait de l’avenue Mozart. Pas normal, pensèrent simultanément Karine et Jonathan, le couvre-feu a commencé à 19h30 et il est 20h30. Les hurlements redoublaient. Cette fois, il se décidèrent à aller voir ce qu’il se passait à la fenêtre. Ils aperçurent alors un jeune homme qui se tordait de douleur sur la chaussée. Les deux amis se regardèrent longuement. Que faire ? Surmontant une dernière hésitation, Jonathan déclara :

– On devrait peut-être sortir…

– Mais enfin, tu as bien lu les recommandations !

Ils savaient tout deux que les recommandations n’interdisaient rien. Depuis six semaines, plus la moindre amende n’avait été dressée pour non-respect des mesures sanitaires. Les autorités bénéficiaient du soutien massif de la population, le « oui » à « l’état sanitaire millénaire » ayant reçu 69,9 % des suffrages. Cela n’avait pas été sans conséquence économique : rendus inutiles, les deux tiers de l’effectif des policiers avaient été mis au chômage partiel pour durée indéterminée. On devinait les petits yeux furieux sur le visage de Karine. D’une voix agitée, elle dit à toute vitesse :

– Mais enfin, qu’est-ce qu’il foutait dehors ? Ce type va ruiner nos efforts. A cause de lui, on va nous reconfiner la journée et on devra attendre encore des mois avant de pouvoir se voir ! C’est incroyable de voir encore du relâchement comme ça ! Tu sais bien qu’il faut déclarer toute sortie sur le site de la préf…

– Karine, on devrait peut-être aller voir dehors ! coupa Jonathan, inquiet. J’espère simplement qu’on pourra ouvrir les portes automatiques.

Ils sortirent enfin. A leur grande surprise, il leur suffit d’appuyer sur les poignées pour que les portes s’ouvrissent, comme à l’ancien temps. Ils s’approchèrent à deux mètres du jeune homme à terre qui gémissait faiblement, gisant dans une mare de sang. Il leur jeta un regard implorant. Karine eut soudain un cri d’horreur : le jeune homme ne portait pas le bracelet électronique vert ! Grâce à cet accessoire certifié par les autorités, chaque individu pouvait attester de son aptitude microbiologique pour sortir en toute sécurité sur la voie publique durant ses permissions. Indignée et n’en croyant pas ses yeux, elle jetait des coups d’œil frénétiques en direction de son ami. Pétrifié et confus, ce dernier, bien incapable de peser le pour et le contre, restait les bras ballants.

Alors que le blessé semblait résigné, des bruits de pas attirèrent l’attention des spectateurs. Quelques instants après, ils aperçurent un homme de type méditerranéen et une femme blonde qui, surgissant de l’obscurité, couraient à toute allure vers eux. Une fois arrivés sur la scène du drame, les nouveaux arrivants évaluèrent la situation l’espace d’un instant, puis, sans hésiter, s’approchèrent du jeune homme à terre, ouvrirent une mallette et, devant les visages interloqués de Karine et Jonathan, prodiguèrent les premiers soins. Grâce à cette intervention providentielle, la victime, bien qu’encore sonnée, reprit rapidement du poil de la bête. Le sauveteur considéra le premier Karine et Jonathan. Son visage carré aux pommettes saillantes et au menton relevé exprimait une inébranlable maîtrise, un calme olympien. Devant son regard intense mais dépourvu d’animosité, les deux amis se sentirent soudain plus légers, comme délivrés d’un fardeau. Soudain, la femme blonde dit aux deux amis :

– Il va s’en sortir, mais on attend nos renforts. On va l’emmener en lieu sûr si tout va bien. Ils ne devraient pas tarder. En tout cas, merci à vous, merci.

– Pourquoi merci ? balbutia Jonathan qui aurait préféré disparaître plutôt que de répondre. Et comment avez-vous su ? Comment avez-vous vu ?

– Merci d’être sortis, tout simplement, répondit-elle en arborant un sourire éclatant, découvrant au passage de magnifiques dents blanches. En vous voyant, le blessé a repris espoir quelques instants supplémentaires. C’est probablement grâce à votre sortie qu’il n’a pas perdu connaissance. Il était moins une, vraiment. Et difficile de répondre à ta question. On est un grand nombre à se connaître. On s’organise petit à petit et on intervient en cas de besoin. Tiens, lève la tête. Vois-tu tous ces gens à leur fenêtre ?

– Mais comment c’est possible ? balbutia Karine. Les autorités tolèrent ça ?

– Je n’ai pas la réponse, rétorqua la femme blonde avec une infinie délicatesse. Les autorités y trouvent peut-être leur compte. Rien de ce qu’on fait ne les dérange dans l’absolu pour l’instant. Après tout, il n’y a plus vraiment de tensions en ce moment.

Incapables de soutenir son regard et de poursuivre la discussion plus avant, les deux amis baissèrent les yeux. Ils sentaient affleurer en eux une puissante chaleur, sensation qu’ils n’avaient plus connu de longue date. Ce n’est qu’après la disparition du blessé et de ses sauveteurs, une fois les renforts arrivés, qu’ils retrouvèrent leurs esprits. De nouveau angoissée, Karine reprit la parole :

– Tu imagines. Cet abruti, en plus d’être maladroit, c’est un danger public ! Tu as vu comme ils se sont approchés ? Si près… Une vie a été sauvée, mais à quel prix ? Des milliers risquent maintenant de la perdre à cause de ces irresponsables qui sortent et qui continuent de soigner ceux qui ne sont pas gentils. Et ce n’est pas moi qui le dis mais le comité éthico-scientifique ! On est passés en quelques semaines du « peu rassurant », à  » plutôt inquiétant ». Au moindre relâchement, on est bien avertis que ce sera « carrément alarmant ». C’était un jeune en plus ! J’en ai marre de devoir m’excuser à chaque fois au nom de la jeunesse à cause d’une poignée d’abrutis. Les places sont chères pour nous. Seuls les plus impliqués moralement réussiront. Il ne devrait plus y avoir de place pour les gens qui refusent d’obéir dans ce monde. Et nos élus qui ne font rien ! Et notre gouvernement qui en fait toujours trop peu pour nous protéger ! Oh, je sens que je deviens folle ! Allez, viens il faut qu’on rentre, vite !

Elle s’arrêta, haletante, le teint cramoisi, après ce monologue effréné. Ni l’un ni l’autre n’avaient le cœur à rigoler. Il faut que ça sorte, pensèrent-ils. Ils eurent alors l’idée de s’épancher sur les réseaux sociaux. Une petite demi-heure plus tard, une congrégation suffisante d’indignés leur apporta son soutien. Après une heure, un torrent d’insultes fut déversé par la meute sur les étourdis téméraires qui avaient bravé l’air libre. Grâce à cela, Karine et Jonathan n’eurent plus de doute sur leur haute valeur morale. Rassurés, ils jetèrent alors ce cauchemar aux oubliettes. La soirée pouvait enfin reprendre.

Thaï Thot