La courbe Éco-sanitaire

L’Europe s’agite, piétine, gesticule. Elle fait face, comme on dit. Elle lutte. Le vocabulaire médical jouxte désormais la moindre démarche politique ou médiatique. Il ne s’agit pas d’une nouveauté absolue mais d’une énième strate sociologique, à peine affleurante il y a quelques années et désormais exubérante. Elle venait de loin. De cette séculaire volonté qu’à toute la société de contrôler au mieux les leviers du bonheur maintenant que les institutions religieuses ne sont plus là pour le faire. L’économie s’étant ramassée, nous passons au sanitaire, qui n’est qu’une économie des postillons, elle aussi débordante de chiffres, de postulats et de prévisions inévitables.

Oui la page du tout économique se tourne. Il fallait bien. Croissance médiocre, chômage constant, revendications à jamais insatisfaites. Depuis les années soixante-dix ça commençait à faire long. On ne pouvait plus tenir le même discours, reproduire les mêmes gesticulations, réintroduire les mêmes politiques. L’Italie a pris les devants. Face à leur première vague, humiliés par les quolibets internationaux, les italiens furent les premiers à allumer ce grand contre feu anthropologique ; maîtriser les courbes. Une vrai geste sanitaire, avec émissions spéciales, récits épiques appelant des armées de statistiques. La dette abyssale, les plans de relance à n’en plus finir, la disoccupazione… hop ! Regardez plutôt ici ! On a des milliers de morts, on agit, on bloque tout, on confine, en somme, on agit. On est bien là, toujours, mais autrement. Ce gouvernement qui ne peut plus rien pour améliorer votre quotidien (et eût-il pu améliorer un jour quelque chose qui touchât au bonheur, en définitive ?), qui ne sait comment donner un emploi aux jeunes, une pension aux vieux, un refuge aux migrants, ce Gouvernement rose-bleu-rerose-bleu-blanc-rose vous protège. C’est ici que tout commence.

L’Espagne, la France, l’Angleterre (un peu plus à regret visiblement), tout a suivi. Jusqu’aux pays du bout du monde, ceux qui connaissent une surmortalité inouïe, leurs habitants se baignant dans des eaux polluées, putrides, se nourrissant à peine, combattant des virus mortifères depuis des décennies, les voilà qui soudainement agissaient, barricadant, imposant le masque, les couvre-feux pour « inverser les courbes ». Remarquez, là où il n’y a rien à manger, autant ne pas aller faire ses courses, c’est logique. Et notre gouvernement ? Que pouvait-il faire lui aussi ? Une réforme des retraites ? Pas très vendeur, trop de mécontents, et puis après quinze réformes similaires, ça n’en jette pas beaucoup… alors qu’un bond sanitaire, une véritable politique de protection, toute neuve, de grande ampleur, avec les effets de manches – enfin de blouses – les courbes ascendantes tous les soirs au 20h, les zooms sur les seringues, respirateurs, médicaments, ça a de la gueule. Plusieurs avantages inédits : on laisse de côté l’économie qui ne fonctionne jamais, on passe pour un sauveur responsable, et surtout on rend toute donnée incontournable : une dette de cent-vingt pourcents ou plus de trente-mille morts c’est imparable. Que voulez-vous dire d’un côté ou de l’autre ? Dans tous les cas c’est foutu, il faut accepter le déficit quotidien, et tout faire pour limiter la progression du nombre de morts. Mieux, le déficit vient contrer l’explosion des morts. Qui dira que la vie est moins importante que le reste ? Personne. Des idées chrétiennes devenues folles

Les médecins pourraient piaffer de contentement ; une occasion en or d’enfiler le costume du héros, mais les généralistes semblent plutôt poursuivre leurs consultations, rassurant surtout une population désireuse de réponses, de prévisions, de choses à faire contre le virus. Ce sont plutôt les modélisateurs qui s’éclatent. De superbes courbes qui pointent dans tous les sens, qui se croisent, oula ! qui baissent et… paf ! qui sursautent, bondissent très haut et inquiètent. Il faut savoir se faire plaisir tout en se prenant au sérieux, c’est la clé. Nombre de morts, nombre de cas, de malades, contaminés, asymptomatiques, moyenne d’âge avec focus sur les moyenne basses, exceptionnelles mais attention ; bien réelles tout de même. À quand les études des pédopsychiatres nous expliquant que le port du masque pour enfant de moins de trois ans améliore nettement les capacités d’adaptation au-delà de plus de quatre mois d’utilisation ? Pas encore beaucoup de courbes sur ces sujets, ni sur l’impact psychologique d’une socialisation sans visage ni expression. Mais on nous expliquera bientôt comment s’embrasser avec les yeux.

Une dernière pensée pour nos chômeurs, cette population active inemployée, autrement dit ; les anciens asymptomatiques de l’emploi. Production, concurrence, plein-emploi, chômage partiel, négociations… tout ça disparaîtra peu à peu, ce sera encore là pour quelques temps bien sûr, en demi-teinte, comme un paysage délavé. Mais de plus en plus, les travailleurs, enfin les sujets sains – ou potentiellement contaminants pardon – entre deux séances de gym, quelques bouchées de haricots bio et un thé désintox, tâcheront, s’efforceront même, de surveiller leur quotidien afin de le vivre sainement. Ainsi, tout le monde faisant attention, travaillant au jour le jour à sa santé, mais préservant aussi, bien assidûment, celle des autres. Avec tout ça nous aurons des courbes de décès plus lissées, plus régulières. Même si des envolées resteront toujours possibles. Une occasion comme une autre de prendre de la hauteur non ?

Quentin Dallorme